mercredi 10 mai 2023

Le Pilote de l'Onde vive,

 Le Pilote de l’Onde vive de Mathurin Eyquem de Martineau


Article du Dr Emerit

  Notre infatigable ami « Le Scaphandrier » vient d'arracher aux profondeurs de l'oubli un nouveau trésor. Il dut y prendre un plaisir extrême, car le rescapé se trouve être, pourrait-on dire, du même bâtiment, puisqu'il s'agit d'un homme de la mer, un Pilote [1]

La première fois d'ailleurs que je pris personnellement contact avec ce maître livre, il se trouvait fiché sons la rubrique « Navigation ». Navigation, pourquoi pas ? Ne s'agit-il pas, pour le lecteur averti, de naviguer, émule des Argonautes, sur la grande mer des Sages, mare nostrum, grosse des plus hauts chefs-d'oeuvre de la pensée antique, centrée sur cette tri-unité que nous appelons Cabale~Astrologie~Alchimie ?

Je ne sais si l'auteur du Pilote de l'onde vive, Eyquem de Martineau, gentilhomme bordelais, fut un aussi grand voyageur dans l'espace que son héros, dont il décrit complaisamment les aventures lointaines ; mais ce dont je suis sûr, c'est que l'adepte girondin fut un grand découvreur dans le double domaine du temps et de la connaissance.

Le corps de l'ouvrage, première partie, traite des mouvements de la mer ; la tête vient après, toute pleine d'un mystérieux voyage aux Indes ; c'est un véritable petit poème en prose, riche d'allusions initiatiques. Chacune des deux sections du livre s'illustre d'une figure symbolique, dont la seule possession assurerait déjà à l'heureux bénéficiaire capable de les décrypter un prodigieux progrès dans sa queste.

La première figure est une rose des vents fort complexe il semble que l'auteur ait reçu tous les secrets du divin Eole... ce qui s'avère indispensable aussi bien pour le navigateur confiant aux voiles son destin qu'à l'astrologue soucieux de percer les voiles du destin et même, et surtout, à l'alchimiste illuminé par la parole d'Hermès :

 

« Le vent l'a porté dans son ventre. »

 

Une curieuse cosmographie, spécifiquement géocentrique, sert de toile de fond à toutes ces préoccupations éoliennes, et si le moderne ne peut s'empêcher de sourire devant un système qui réfute savoureusement celui de Copernic, l'initié comprendra vite que l'échafaudage des hypothèses importe beaucoup moins que les réalités occultes savamment suggérées.

Que les énergies zodiacales aient une influence directe sur les vents, que ceux-ci travaillent la terre jusqu'au profond de ses entrailles, que la Lune soit l'intermédiaire entre les cieux et notre planète (et c'est alors aussi le cas de parler « De Medietate Lunae »), tout cela peut ne constituer que fictions discutables, mais il n'en reste pas moins vrai que les 21 mouvements de la mer, groupés et hiérarchisés autour du souverain point fixe, font invinciblement penser, par la grâce du nombre, aux 21 lettres + 1 de l'alphabet hébraïque. Que le lecteur subtil s'applique donc à démêler les arguments de l'auteur, et il découvrira peut-être les ineffables analogies qui lui feront adapter chaque lettre à son vent, ce qui lui révélera le mystère du point fixe, à moins que, doué d'une intuition fulgurante, il ne découvre dès l'abord le secret du dit point, ce qui le renseignera du coup sur toutes les autres lettres.

Le mouvement des vagues engendre une écume consistante, et ce n'est pas, cette fois, Vénus aux lourds cheveux que nous voyons surgir, mais un oiseau fabuleux et son oeuf. Tour à tour Alcyon, Phénix, Pélican, Aigle mâtiné de Dragon, cet oiseau ne serait-il pas tout ensemble le père et le fils du Poulet d'Hermogène ? On constate la richesse des incidences que l'étude de la mer et des vents peut avoir fait naître dans l'esprit d'un initié bordelais, qui avait certainement médité jour et nuit sur la nécessité opératoire de la Solution (corpora non agunt nisi soluta) et de la Sublimation, clef de voûte de la pratique.

Et c'est encore la mer, diversifiée par les géographes selon ses couleurs, qui nous rappelle celles de l'oeuvre : la noire, la blanche, la jaune, la rouge.

Dans la seconde partie de son traité, la tête qui somme le corps avons-nous dit, le sieur de Martineau narre un voyage aux Indes dans un style parfumé de délicate poésie (nous sommes au Grand Siècle), mais non dénué parfois d'un humour peut-être involontaire. Combien le lecteur se réjouira de faire connaissance avec le vieux Roi des Pygmées, chassé de ses états par la malignité des hommes et le progrès technique (car les deux ont toujours été de pair), le bon vieux roi qui, pour ne pas perdre la main (car les rois sont aussi des hommes), guerroie de temps à autre avec sa chère ennemie, la Reine des Amazones. Tous deux en effet se disputent âprement l'exclusivité du cheptel des petites grues (vipiones, non meretrices), dont la tendre chair consommée à dates fixes assure aux reines et aux rois la jeunesse éternelle (fons aeternae juventutis, comme disait Baudelaire de Françoise).

Or si le Roi des Pygmées ne va pas jusqu'à donner à ses hôtes la recette de la grue en salmis, il représente tout de même une étape capitale dans le périple au bout duquel l'adepte recevra le précieux talisman qui récompensera sa longue navigation. Or ce talisman n'est rien d'autre que l'extraordinaire figure illustrant à son tour la deuxième partie du traité.

Ami lecteur, que nul ne tente d'en pénétrer les arcanes puis de s'en servir, s'il n'est profondément et subtilement géomètre. A première vue, il s'agit tout bonnement du cercle zodiacal enfermant un cercle planétaire, circonscrivant le symbole du Soleil qui contient un agneau ; inscrits dans le cercle majeur de la bande zodiacale, un carré, et dans le cercle mineur un triangle. Nous sommes loin, semble-t-il, des fours et des creusets. Et pourtant c'est bien un philosophe du feu qui s'exprimait jadis en ces termes précis : « Ce qui a le moins d'angles appartient au plus noble et est plus proche du simple, de nième que le triangle est plus proche du plus simple que le quadrangle, ayant moins de limites. Notre principe simple, non mélangé, est rond. »

Que l'attentif chercheur ne se rebute donc pas à reconstruire l'infrastructure non exprimée, ni imprimée, de la figure du Pilote. Il y découvrira l'anatomie cachée des trois principes et des quatre éléments ; des trois principes : soufre, mercure et sel ; des quatre éléments : feu, terre, air, eau, dont la représentation, passant de la géométrie plane à celle de l'espace, lui confirmera la richesse hermétique des solides platoniciens : le tétraèdre, symbole du feu ; le cube, de la terre ; l'octaèdre de l'air et l'icosaèdre de l'eau ; le tout contenu dans le dodécaèdre, dont la généreuse nature va jusqu'à nous offrir la figuration cristalline et pondérable  dodécaèdre à faces pentagonales (cinq = quintessence) de la pyrite de fer ; dodécaèdre à faces losangiques du grenat, dont la couleur est celle de la Pierre achevée. Et si, ne visant point encore à une telle réalisation, le chercheur se propose seulement d'égaler Pythagore, l'analyse de la figure du Pilote lui permettra de reconstituer, sans avoir recours au rapporteur d'angles, un pentagone certainement, un heptagone peut-être ce qui vaut bien la quadrature du cercle, dont nous remercions Mathurin Eyquem, sieur de Martineau, « bourdelois », de nous l'avoir au moins proposée.

Mais nos remerciements doivent s'adresser aussi au brave Scaphandrier qui, non content de nous avoir mis en présence du Pilote, a repêché au cours de sa plongée, pour nous les offrir sous la même couverture, deux autres petits joyaux dont la taille exiguë se trouve largement compensée par la valeur de la gemme, et sa taille.

Le Tombeau de Sémiramis, comme son nom l'indique, contient effectivement la semence de toute la science de Ram. Ce n'est pas un livre de débutant, bien qu'il offre cependant l'immense avantage de donner une liste, non exhaustive, certes, mais pratiquement suffisante des meilleurs auteurs à consulter. Chaque citation représente en effet une clef essentielle. Un voie d'approche serait de méditer chacun de ces passages, mais cette méthode nous semble malgré tout bien aride. Le mieux serait de considérer ce traité comme un guide, et de s'en servir comme d'une pierre de touche, d'abord quant au choix des meilleurs auteurs, ensuite quant à celui des enseignements capitaux contenus dans leurs doctrines. L'attitude de l'étudiant possédant déjà une bibliothèque substantielle, ce qui est indispensable, pourrait être celle-ci : se demander :

1° l'auteur que j'aborde est-il cité dans le Tombeau ?

2° le chapitre que je suis en train de travailler évoque-t-il en moi une résonance avec ce que j'ai retenu des propositions présentées dans ce même traité ?

 Quant à la Réfutation, c'est le dernier acte d'une violente polémique entre l'auteur du « Tombeau » précédemment cité et le sieur Pantaléon. Celui-ci avait prétendu que l'investigateur du « Tombeau de Sémiramis » n'y trouverait que du vide, et proposé par contre un « Tombeau d'Hermès » riche de promesses. Mais il ne se contentait pas de faire s'entrechoquer les ossements de Sémiramis et d'Hermès, il attaquait aussi la cour des alchimistes groupés autour de la reine défunte, et s'en prenait plus particulièrement à Philalèthe, lui reprochant, du fait du trop jeune âge (23 ans) auquel celui-ci prétendait avoir parachevé son oeuvre, de n'être qu'un imposteur ou, pour le moins, le bénéficiaire des travaux d'un autre adepte, dont il aurait endossé non seulement les mérites, mais peut-être aussi la personnalité. Ces choses-là n'arrivaient d'ailleurs qu'à cette époque, peu soucieuse de la propriété intellectuelle. Que si, par certains côtés, cette querelle de nécrophages frise la bouffonnerie, il n'en reste pas moins que les arguments invoqués par les antagonistes présentent le plus vif intérêt, d'autant qu'ils ne sont pas toujours aussi éloignés les uns des autres qu'on pourrait le supposer à première vue. L'art de noyer le poisson, qu'il s'agisse de rémore ou de dauphin, est une nécessité bien connue des Philosophes, et le lecteur averti, qui en vaut deux, sera même traversé parfois par l'illusion fugitive que les deux alchimistes en bagarre n'en valent qu'un.

 Dr EMERIT

Revue Initiation et Science, n° 63, 1er juillet 1965, pp. 3 à 7.



[1] Le Pilote de l'onde vive, par EYQUEM, sieur DE MARTINEAU. 2e éd. revue et augmentée de « Deux traités nouveaux sur la Philosophie naturelle contenant Le Tombeau de Sémiramis et La Réfutation de l'anonyme Pantaléon, soy disant Disciple d'Hermès » Paris M.DC.LXXXIX, 321 pages, 120 x 200 mm. Reproduction parue dans la Collection « Le Scaphandrier », n° 131, éditée par 1' « Omnium Littéraire », Paris.

 

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